Le témoignage
de AlexandroJodorowsky

recueilli par e-mail le 28/12/98

"Un extra-terrestre. Un artiste. Un enfant égomane.
Un prince. Un poète. Un petit bandit."


Comment avez-vous rencontré Arno ? dans quelles circonstances ?
Je l'ai rencontré dans le bureau d'Humanoides associés, présenté par Jean Pierre Dionnet. Ayant travaillé avec le maître des maîtres, Moebius (pour l'Incal), j'avais souhaité pour m'éprouver travailler avec un jeune dessinateur inconnu. Arno est arrivé, il avait vingt ans. Son père ayant été diplomate au Chili, il parlait parfaitement l'Espagnol. Les croquis qu'il m'a montré révélaient un véritable talent. Nous nous sommes mis à travailler ensemble immédiatement.

 

Comment avez-vous décidé de travailler ensemble sur Alef-Thau ?
Vu la différence d'âge, j'aurais parfaitement pu être le père d'Arno. J'ai eu l'intuition, comme si j'avais regardé un fils, des problème psychologiques d'Arno et de son immense désir d'être. Ses parents étaient divorcés, et son enfance et son adolescence étaient malheureuses. Par sa mère scandinave, son père français et son éducation chilienne, il manquait de repères d'identité. Quelques années auparavant, un de mes fils, Axel-Cristobal avait eu le même problème. En passant d'une langue à l'autre et encore à l'autre, il ne parvenait pas à apprendre à lire. IL avait une grande angoisse d'identité. Pour l'aider, j'ai écrit chaque jour un petit chapitre d'un conte intitulé 'Alef-Thau' : un enfant qui naît mutilé, qui n'est pas réel, lutte pour se faire de nouveaux membres jusqu'au moment où il arrive à avoir une existence réelle. Axel-Cristobal a illustré ce cahier et c'est comme ça qu'il a appris à lire. Plusieurs années après, j'ai montré ce cahier à Arno en lui disant que nous devions travailler sur cette histoire. L'idée l'a enchanté.

 

Qu’est ce qui vous a attiré en lui ?
Arno avait une personnalité de prince charmant. Délicieusement enfantin, et en même temps avec la force diabolique, sans morale, de l'enfance.

 

Comment se passait votre collaboration, votre travail commun pour la réalisation
de la série ?

Arno n'aimait pas lire. Donc je lui ai dicté toute la série d'Alef-Thau sur des cassettes. Chapitre par chapitre. Image par image. Dialogue par dialogue. Il prenait l'enregistrement, et l'adaptait comme il voulait.

 

Pouvez-vous me parler du personnage « Alef-Thau », ce qu’il représente ou symbolise pour vous, pourquoi lui avoir donné vie ? dans quel but ? sa personnalité et pourquoi, au fil des albums, Alef-Thau ressemblait de plus en plus à Arno, est-ce volontaire de votre part ou de la sienne , inconsciemment ou non ?
Pour moi, Alef-Thau, qui au commencement est un absolu anti-héros, un mutilé mû par l'amour, développe sa volonté et triomphe (un des titres clés de la série est : le triomphe de la volonté). Arno s'est complètement identifié avec ce personnage, mais malheureusement il a manqué de volonté. Il est tombé dans la drogue et est devenu dépendant de l'héroïne. A partir de ce moment-là, mon travail avec lui est devenu thérapeutique. Quand Arno se droguait, Alef-Thau se droguait. Quand Arno avait une maîtresse, Alef-Thau rentrait en liaison avec une autre femme que celle qu'il aimait. Etc. J'ai essayé par tous les moyens de lui donner le goût de vivre à travers les aventures d'Alef-Thau.

 

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